En 2002, un étudiant belge de 23 ans fonde une société de logiciel dans sa chambre. En septembre 2026, cette société est valorisée 10 milliards d'euros et revendique 28 millions d'utilisateurs. Entre les deux, il n'y a ni rachat, ni introduction en bourse, ni plan quinquennal : il y a Fabien Pinckaers, un pari sur l'open source, et vingt-quatre ans de croissance ininterrompue.
L'histoire d'Odoo intéresse bien au-delà des cercles techniques, parce qu'elle contredit à peu près tout ce qu'on raconte sur la création d'entreprises logicielles. Pas de Silicon Valley, pas de levée massive au démarrage, pas de pivot spectaculaire. Un produit, une communauté, et une obstination rare.
Cet article retrace cette trajectoire étape par étape : la naissance de TinyERP, le passage à OpenERP, le choix de l'open source, la recherche de financements, le changement de nom en 2014, l'invention d'un modèle économique et la position d'Odoo aujourd'hui. Nous terminons par ce que cette histoire change concrètement pour une PME qui envisage Odoo en 2026.
Chez Omydoo, nous intégrons Odoo au quotidien. Comprendre d'où vient ce logiciel aide à comprendre pourquoi il fonctionne, comment il fonctionne.
Qui est Fabien Pinckaers, le fondateur d'Odoo ?
Fabien Pinckaers naît le 4 mai 1979 à Ottignies, en Belgique, et étudie l'informatique à l'UCLouvain. Il écrit et vend son premier logiciel de gestion à 13 ans, pour une société de taxis bruxelloise. Ce détail n'est pas anecdotique : il explique pourquoi l'homme qui créera Odoo ne vient pas du conseil ni de la finance, mais du code et du terrain.
En avril 2002, toujours étudiant, il fonde la société Tiny sprl. L'ambition qu'il affiche alors paraît démesurée : construire un logiciel de gestion d'entreprise complet, en open source, capable de concurrencer SAP.
Le marché des ERP au début des années 2000
Pour mesurer l'audace du projet, il faut se replacer dans le contexte. Au début des années 2000, le marché des progiciels de gestion intégrée est verrouillé par SAP, Oracle, Microsoft et Sage. Leurs licences se chiffrent en centaines de milliers d'euros, les projets d'implémentation durent un à trois ans, et la cible assumée reste les grands groupes.
Les TPE et PME restent donc à l'écart. Elles se débrouillent avec un logiciel de comptabilité d'un côté, un fichier Excel pour les stocks de l'autre, un carnet d'adresses commercial dans un troisième outil. Chaque donnée est saisie plusieurs fois, aucune ne se recoupe.
C'est exactement ce vide que vise Fabien Pinckaers : rendre accessible aux petites structures un outil que seules les grandes pouvaient s'offrir.
2005-2008 : TinyERP, ou l'art de tout faire soi-même
La première version de TinyERP sort en février 2005, selon la fiche technique du logiciel. Le nom dit l'ambition d'alors : un ERP minuscule, par opposition aux usines à gaz du marché. Le produit est écrit en Python, adossé à une base de données PostgreSQL, et publié sous licence libre.
Pendant ces années, Fabien Pinckaers cumule tous les rôles. Il développe, il assure le support des premiers utilisateurs, il vend. Cette polyvalence n'est pas un choix de style, c'est une contrainte : il n'y a personne d'autre.
Pourquoi l'open source plutôt qu'une licence classique
C'est la décision la plus structurante de toute l'histoire d'Odoo, et elle se prend très tôt. Publier le code gratuitement, quand on cherche à vendre du logiciel, ressemble à une erreur. Elle produit trois effets que personne n'avait anticipés à cette échelle.
La distribution devient gratuite. Là où un éditeur classique paie des commerciaux pour entrer chez ses prospects, TinyERP se télécharge. Des développeurs du monde entier l'installent chez leurs clients et forment un réseau de distribution que l'éditeur n'a pas financé.
Le développement devient collaboratif. Chaque intégrateur qui adapte le logiciel résout un problème métier précis, et une partie de ce travail remonte dans le produit. La couverture fonctionnelle s'élargit à une vitesse qu'une équipe interne n'aurait jamais tenue.
La confiance change de nature. Confier sa comptabilité, ses stocks et sa paie à un logiciel crée une dépendance considérable. Avec un code ouvert, le dirigeant garde la main : ses données lui appartiennent et il peut changer de prestataire sans changer d'outil.
Le changement de nom : de Tiny à Open
En 2008, TinyERP devient OpenERP. La raison est commerciale et Fabien Pinckaers l'a lui-même racontée : impossible de s'asseoir face aux dirigeants d'un grand groupe en leur demandant de payer pour un logiciel qui s'annonce comme « minuscule ». Le mot « tiny » rassurait les petites structures ; il fermait toutes les autres portes.
Ce premier renommage annonce déjà le second, six ans plus tard — et le même raisonnement : un nom qui décrit le produit d'hier devient un plafond pour celui de demain.
2010-2014 : convaincre des investisseurs qui ne comprennent pas le modèle
Un logiciel qu'on donne gratuitement, vendu par des partenaires qu'on ne contrôle pas, face à SAP : le projet d'OpenERP est difficile à financer. Fabien Pinckaers a raconté à plusieurs reprises la longueur de cette quête, et les banques belges lui opposent un refus net quand sa trésorerie ne couvre plus que quelques semaines, comme il l'explique dans un entretien à Regional-IT.
Les trois objections reviennent systématiquement.
- Le modèle fait peur. Comment gagner de l'argent en distribuant le code gratuitement ? La question est légitime en 2010 : les succès de l'open source commercial se comptent alors sur les doigts d'une main.
- Le combat paraît perdu d'avance. Une équipe belge de quelques dizaines de personnes contre un éditeur allemand de plusieurs dizaines de milliers de salariés.
- Le périmètre semble trop large. Vouloir couvrir la vente, les stocks, la comptabilité, la production et le site web à la fois ressemble à un défaut de concentration.
Le déblocage
La première levée aboutit en 2010 : 3 millions d'euros, apportés notamment par le fonds Sofinnova Partners et par Xavier Niel. Une seconde suit en 2014, de l'ordre de 7 à 10 millions d'euros, sur une valorisation d'environ 30 millions.
Ce sont des montants modestes au regard de ce que lèvent les éditeurs de logiciel américains à la même époque. C'est précisément le point : Odoo ne s'est jamais financée en brûlant du capital. L'entreprise a grandi sur son produit et sur son chiffre d'affaires, ce qui lui a laissé une liberté de décision que peu de sociétés de cette taille conservent.
Fabien Pinckaers détient aujourd'hui encore plus de 50 % du capital et répète qu'il n'y aura ni introduction en bourse, ni cession.
2014 : pourquoi OpenERP est devenu Odoo
En mai 2014, OpenERP change de nom et devient Odoo. Le motif est le même qu'en 2008, mais inversé : le mot « ERP » est devenu une barrière.
En dix ans, le logiciel a largement débordé du périmètre d'un progiciel de gestion. Il intègre un créateur de sites web, un CRM, un module e-commerce, un point de vente, de la gestion de projet, du marketing. Continuer à s'appeler OpenERP revenait à se présenter sous une étiquette que le produit avait dépassée — et à parler un vocabulaire que les dirigeants de PME n'emploient pas spontanément.
Un nom choisi pour sa vacuité
La méthode retenue n'a rien de publicitaire. Pas d'agence, pas de plateforme de marque : un critère technique, non négociable, le nom de domaine en .com devait être libre et bon marché. L'équipe a testé des centaines de combinaisons sur les serveurs d'hébergement jusqu'à trouver une adresse disponible.
« Odoo » ne veut rien dire, et c'est l'argument. Un mot vide se remplit du sens qu'on lui donne, là où « OpenERP » imposait le sien. Court, prononçable dans la plupart des langues, mémorisable : les trois qualités que recherche une marque destinée à s'exporter.
Odoo en 2026 : les chiffres
À l'occasion de l'Odoo Experience de septembre 2026, Fabien Pinckaers a annoncé 28 millions d'utilisateurs, dont environ 20 % payants, et une valorisation de 10 milliards d'euros. L'entreprise emploie plus de 7 500 personnes, dont 1 700 en Belgique, et compte plus de 170 000 clients payants répartis dans 180 pays.
Le chiffre d'affaires s'élevait à 620 millions d'euros en 2025, avec une croissance proche de 45 % en 2026 et un objectif affiché de franchir le milliard d'euros de facturation en 2027.
Un écosystème, pas un éditeur isolé
La croissance d'Odoo repose sur un réseau de partenaires intégrateurs répartis dans 180 pays. Ce sont eux qui analysent les besoins, paramètrent, développent les spécificités métier, forment et accompagnent dans la durée. Omydoo fait partie de ce réseau.
Ce que cette histoire change pour votre entreprise
Trois décisions prises entre 2002 et 2014 ont encore des conséquences directes sur un projet Odoo lancé aujourd'hui.
Vous n'êtes pas enfermé. Le code est ouvert, vos données vous appartiennent, et vous pouvez changer d'intégrateur sans changer de logiciel. C'est l'héritage du choix open source de 2005, et c'est rare sur ce marché.
Vous payez ce que vous utilisez. Le modèle Open Core permet de démarrer sur un périmètre restreint et d'ajouter des applications au fil de la croissance. Vous n'achetez pas un progiciel complet dont vous exploiterez un tiers.
Le logiciel a été conçu pour des PME. Odoo n'est pas une solution grand compte allégée pour le marché intermédiaire : elle a été construite dès l'origine pour des entreprises qui n'ont pas de direction des systèmes d'information. Cela se voit dans l'ergonomie et dans la durée des projets.
La limite à connaître
Un logiciel standard couvre environ 80 % des besoins d'une entreprise. Les 20 % restants sont vos spécificités métier, celles qui font votre différence et qu'aucun éditeur n'a anticipées. C'est là que se joue la réussite d'un projet ERP — et c'est le travail de l'intégrateur, pas celui de l'éditeur.
Chez Omydoo, nous intervenons sur ces 20 %. Analyse des processus, paramétrage, développements sur mesure, reprise de données, formation et accompagnement dans la durée.